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Web Journal

s’impliquer, résister, s’engager, rendre compte, se remettre en question...

La stratégie de campagne en ligne du PDC a soulevé beaucoup d’indignation. C’est aller vite en besogne : on aurait d’abord aimé y comprendre quelque chose…

Com’ ci com’ ça

On aurait tort de ne pas revenir sur le fiasco de la campagne en ligne du PDC. Déjà parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent pour ces fédérales, mais aussi parce que cette affaire est plus intéressante qu’il n’y paraît. Elle est aussi hilarante, certes, mais ça c’est moins inhabituel de la part du parti centriste. Revenons donc sur cette histoire: que s’est-il passé au juste?
La semaine dernière, la direction nationale du PDC lance sa grande stratégie de com’ sur les réseaux sociaux. Une opération importante, puisque le parti a décidé de se passer d’affiches, de tout miser sur «l’Internet», et se trouve quand même en ce moment un peu au fond du gouffre. Voici donc l’idée de génie: lorsqu’un quidam aura la fantaisie de chercher «Phi- lippe Nantermod», «Roger Nordmann» ou d’autres opposants sur Google (oui, ça paraît déjà totalement farfelu, mais admettons), il tombera prioritairement sur une page qui ressemblera vaguement à une présentation officielle du parti concerné (couleurs des socialistes, du PLR, des Verts…), mais à partir de laquelle on pourra accéder à une autre page où le PDC expli- quera en quoi ces opposants se trompent.

Cela implique d’allonger du fric à Google pour référencer au plus haut des résultats ces personnalités d’autres partis, un peu comme font les hôteliers (mais généralement pour leur hôtel à eux). Cette savante diablerie est l’œuvre de l’agence de communication Enigma, basée à Genève, qui fait dans le «marketing digital». On sent les pros, puisqu’on y trouve une horde de « senior strategists » et de « content specialists », et même un robot.

Evidemment, les personnalités ainsi «ciblées» ont vite fait de hurler au dénigrement et à la tromperie, on a parlé de «campagne négative » à l’américaine, et nombre de candidats PDC se sont désolidarisés de la démarche. Dans l’urgence, la direction du PDC a monté une conférence de presse pour «expliquer» que tous ces cons n’avaient rien compris à leur méthode super moderne. D’une part, ce n’est pas du dénigrement, puisque les programmes des candidats des autres partis sont honnêtement présentés, et puis franchement ils devraient avoir «le poil plus épais». Aucune attaque personnelle contre ces petites bites, donc. D’autre part, il n’y a pas tromperie, puisqu’on voit très bien qu’on est tombé sur une page du PDC même si on cherchait à la base des gens d’autres partis. C’est vrai que c’est moderne: on monte une usine à gaz hyper sophistiquée, mais pour rien. Les hackers moldaves et autres officines à fake news russes peuvent en prendre de la graine. En Suisse, on détourne les profils de ses adversaires politiques, mais pour en dire du bien, puisque ce sont aussi des alliés du centre. Et si on induit les électeurs en erreur, c’est pour leur indiquer sans ambiguïté possible qu’en réalité ils ne se sont pas fait avoir du tout. Le PDC a inventé la fake fake news en somme…

BALLOT CENTRE

Tromper et dénigrer, c’est électoralement efficace et facile, mais bon, ce n’est pas très chrétien ni «centriste» quand même, alors on a trouvé un compromis. De quoi rendre les chercheurs perplexes. Une mise au point vient en effet de paraître sur les mécanismes psychologiques qui permettent de différencier le vrai du faux: il semblerait qu’une information paraisse «vraie» lorsqu’elle est simple et facile à digérer, lors- qu’elle «colle» avec nos connaissances et nos désirs, et lorsqu’on l’a déjà rencontrée auparavant. Le PDC et Enigma ont choisi de faire compliqué, de tourner autour du pot, de brouiller les pistes, de revenir sur leurs pas, de noyer le poisson et de passer à autre chose. Voilà qui donne un sens inattendu au terme «senior strategist »… Mais on peut heureusement tirer une leçon très encourageante de ce formidable fiasco: c’est très difficile de manipuler les gens quand on n’a rien à leur faire croire.
Sebastian Dieguez

«Judging truth», N. Brashier & E. Marsh.,
Annual Review of Psychology,
à paraître.

Parti socialiste jurassien

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